SYNTHÈSE DU COLLOQUE DE LA FONDATION KAIROS – INSTITUT DE FRANCE DU 14/10/2020 SUR LE THÈME : « UNE ÉCOLE AMBITIEUSE, MEILLEUR ANTIDOTE AU SÉPARATISME ? »

 

Mercredi 14 octobre, l’Institut de France a accueilli tables rondes et confé­rences d’historiens, de pro­fes­seurs, de témoins de ter­rain et d’hommes poli­tiques. C’est le pre­mier col­loque de la Fondation Kairos depuis sa nais­sance le 18 juin der­nier. Il s’agissait de réflé­chir à ce que l’école peut faire pour lut­ter contre le sépa­ra­tisme isla­miste. A dis­tance et en pré­sen­tiel, le col­loque a réuni plus de 420 per­sonnes, avec 360 lec­tures du stream live et 60 per­sonnes pré­sentes à l’Institut de France au fil de la jour­née.

 

La Fondation Kairos pour l’innovation édu­ca­tive (télé­char­gez la pla­quette de la fon­da­tion) est pré­si­dée par Xavier Darcos, admi­nis­trée par Anne Coffinier, sa fon­da­trice, Chantal Delsol et Cédric de Lestrange. Elle est abri­tée par l’Institut de France. Répondant à la devise « inno­ver pour trans­mettre, trans­mettre pour inno­ver », elle cherche à amé­lio­rer l’éducation, notam­ment en sou­te­nant les pro­fes­sion­nels de l’éducation de tous hori­zons et les éta­blis­se­ments sco­laires libres et inno­vants qui asso­cient ambi­tion cultu­relle, ouver­ture sociale et capa­cité à inno­ver pour mieux trans­mettre.

 

La mati­née du col­loque a com­mencé par trois inter­ven­tions, de la part de l’ancien ins­pec­teur géné­ral de l’Education natio­nale Jean-Pierre Obin, de Chantal Delsol, phi­lo­sophe, et de Mathieu Bock-Côté, socio­logue. Ces confé­rences ont per­mis de mettre en lumière la radi­ca­li­sa­tion pré­sente dans l’école publique (selon Jean-Pierre Obin, 37 % des ensei­gnants se sont auto­cen­su­rés pour évi­ter des sou­cis avec leurs élèves, 31 % voient des actes anti­sé­mites dans leur éta­blis­se­ment) et l’échec de l’école publique à « recueillir l’excellence » (Chantal Delsol), comme à « trans­mettre un patri­moine de civi­li­sa­tion » (Mathieu Bock-Côté). Xavier Darcos, ancien ministre de l’Education natio­nale et chan­ce­lier de l’Institut, a conclu la mati­née.

 

 

Jean-Pierre Obin – L’islamisme à l’école publique

Jean-Pierre Obin a décrit le phé­no­mène d’islamisation de l’école publique fran­çaise, dont il a été le pre­mier à éva­luer l’importance dans un rap­port en 2004. Depuis 2015, « on ne met plus la pous­sière sous le tapis » : les atteintes mul­tiples à la laï­cité dans les écoles publiques sont enfin recen­sées offi­ciel­le­ment. Aujourd’hui « nous dénon­çons enfin l’adversaire isla­miste par son nom », et c’est capi­tal selon l’ancien ins­pec­teur de l’Education natio­nale car, « comme l’indiquait Simone de Beauvoir, ‟nom­mer c’est dévoi­ler ; dévoi­ler c’est agir” ». Selon Jean-Pierre Obin, nous devons recon­naître que l’islamisme est notre adver­saire, car, même si nous ne le sou­hai­tons pas, l’islamisme a choisi de nous atta­quer et nous n’avons pas le choix. Les dif­fé­rents rap­ports mettent en évi­dence la mul­ti­pli­ca­tion des contes­ta­tions des cours, des actes anti­sé­mites pous­sant les élèves et les familles juives à quit­ter l’école puis le quar­tier (dans un mou­ve­ment plus vaste de stra­té­gies de fuite rési­den­tielle des familles, par crainte de cer­taines écoles tou­chées par la pré­sence isla­miste), du déni­gre­ment des femmes, des actes de pro­sé­ly­tisme, de l’autocensure chez les pro­fes­seurs qui n’osent plus trai­ter des pans entiers du pro­gramme en his­toire, en sciences de la vie… Il a dési­gné les res­pon­sables de la péné­tra­tion isla­miste de l’école publique, au pre­mier rang des­quels les déci­deurs poli­tiques de droite comme de gauche. Dans une récente enquête IFOP (https://www.ifop.com/publication/droit-au-blaspheme-caricatures-liberte-dexpression-les-francais-sont-ils-encore-charlie/), et c’est un fait nou­veau, 45 % des musul­mans de moins de 25 ans déclarent que, pour eux, « l’islam est incom­pa­tible avec les valeurs de la société fran­çaise ».

En 1989, le gou­ver­ne­ment a laissé les chefs d’établissement livrés à eux-mêmes pour trai­ter la ques­tion du voile. L’ancien député socia­liste Yves Durand, pré­sent dans l’assistance, a indi­qué que l’affaire du fou­lard de Creil en 1989 a signé le début du renon­ce­ment de l’Etat face aux reven­di­ca­tions isla­mistes. Selon Jean-Pierre Obin, aujourd’hui, c’est sur la ques­tion des mères voi­lées sou­hai­tant accom­pa­gner les sor­ties sco­laires que le besoin d’une règle claire se fait par­ti­cu­liè­re­ment sen­tir, pour ne pas expo­ser à nou­veau les chefs d’établissement, à qui une res­pon­sa­bi­lité impos­sible est lais­sée. La confu­sion est accrue, selon lui, par le fait que Rodrigo Arenas, pré­sident de la FCPE, défend le droit des parents de faire du pro­sé­ly­tisme durant les sor­ties sco­laires. 

 

Chantal Delsol – Bourdieu contre Ferry ?

Chantal Delsol, phi­lo­sophe, membre de l’Académie des sciences morales et poli­tiques et admi­nis­tra­trice de la Fondation Kairos, a mon­tré com­ment « l’école renonce à impo­ser la culture fran­çaise aux élèves issus de la diver­sité ». « Ce sys­tème éga­li­ta­riste (cher­chant à assu­rer l’égalité des élèves par un nivel­le­ment par le bas) pour­rait être effi­cace à condi­tion de sup­pri­mer la famille », comme Staline avait essayé de le faire. « Il n’y a que les familles qui puissent lut­ter contre cette situa­tion, mais les consé­quences en sont catas­tro­phiques. » « Il est pro­bable que nous avons été vic­times d’une théo­rie domi­na­trice, la théo­rie de Bourdieu, dont le but n’était pas de pro­mou­voir l’égalité des chances devant la réus­site mais bien d’anéantir l’idée même d’une élite. » Mais « les élites ne renoncent jamais à trans­mettre leur culture ». Avec le déli­te­ment de l’école, il ne reste plus que la trans­mis­sion assu­rée par les familles. 

« Plus l’école éga­lise par le bas, plus les élites se repro­duisent. » En Union sovié­tique, c’était la nomenk­la­tura. « L’élite d’une société s’élabore quoi qu’il arrive. Et même un tota­li­ta­risme ne peut pas la sup­pri­mer. » « Les familles culti­vées vont s’appliquer à com­bler le vide cultu­rel de l’école. » Et nous devien­drons une société pure­ment aris­to­cra­tique, par­ta­gée entre 2 ou 3 % de gens supé­rieu­re­ment culti­vés, à côté d’un immense peuple anal­pha­bète. La période répu­bli­caine de l’égalité des chances, grâce à l’exigence et à l’excellence, n’a peut-être été qu’une paren­thèse, vite refer­mée.

 

Mathieu Bock-Côté – L’école et la diver­sité des cultures ; le piège du mul­ti­cul­tu­ra­lisme ?

Le socio­logue et essayiste qué­bé­cois, pré­sent en vidéo dif­fé­rée, a mon­tré com­ment, alors que « l’école devrait trans­mettre ce patri­moine de civi­li­sa­tion, elle cherche aujourd’hui à le décons­truire ». Donc « on doit s’assurer que l’école renoue avec cet héri­tage de civi­li­sa­tion auquel elle n’aurait jamais dû renon­cer » d’autant que « la décons­truc­tion ne sait pas s’arrêter ». « Derrière l’universel se dis­si­mu­le­rait le pri­vi­lège blanc. »

« L’école entend décons­truire l’idée de l’homme et de la femme » de sorte que « le réel n’existe plus ». « Comment peut-on espé­rer inté­grer les nou­veaux arri­vants dans une société qui dément sa propre civi­li­sa­tion ? » Pour résis­ter à l’adversaire isla­miste, Mathieu Bock-Côté appelle donc à se battre au nom de nos valeurs uni­ver­selles, mais sur­tout de notre civi­li­sa­tion, de notre iden­tité sin­gu­lière. Après avoir redit son « atta­che­ment aux grandes ins­ti­tu­tions com­munes », Mathieu Bock-Côté finit par un appel : « vu les cir­cons­tances his­to­riques par­ti­cu­lières qui sont les nôtres », « dans une époque trou­blée comme la nôtre, qui en vient à dou­ter de la légi­ti­mité de cette civi­li­sa­tion qui nous a pour­tant faits », il devient néces­saire de « défendre ces oasis de culture » que sont l’école à la mai­son ou les écoles entiè­re­ment libres, et qui sont fina­le­ment « des ins­ti­tu­tions où la tra­di­tion occi­den­tale est pré­ser­vée jusqu’à ce qu’elle puisse se redé­ployer au cœur même de nos ins­ti­tu­tions com­munes ». « Elles conservent ce que les ins­ti­tu­tions com­munes ne veulent plus conser­ver. »

 

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La deuxième par­tie de la mati­née a consisté en une table ronde avec Franck Ferrand, his­to­rien, écri­vain et jour­na­liste, Jean-Robert Pitte, géo­graphe et secré­taire per­pé­tuel de l’Académie des sciences morales et poli­tiques, et Souâd Ayada, phi­lo­sophe et pré­si­dente du Conseil supé­rieur des pro­grammes de l’Education natio­nale. Les inter­ve­nants ont pu rap­pe­ler l’importance d’un « roman natio­nal qui uni­fie la nation, quitte à le nuan­cer ensuite » (Franck Ferrand) et d’un ensei­gne­ment char­nel de la géo­gra­phie. Franck Ferrand et Jean-Robert Pitte sont d’accord pour sou­li­gner la néces­sité de trans­mettre à l’école un socle com­mun de connais­sances, sur lequel on puisse « faire nation ». Souâd Ayada a de son côté mis en garde contre les pré­ten­tions de l’enseignement reli­gieux et le mau­vais ensei­gne­ment de la langue arabe et de ce qu’elle signi­fie dans le débat public.

 

Franck Ferrand a expli­qué que l’école n’a pas à ensei­gner l’histoire comme on le fait à l’université, à savoir « de manière dés­in­car­née » autour de débats his­to­rio­gra­phiques qu’il est impos­sible de com­prendre si les élèves n’ont pas préa­la­ble­ment appris l’histoire. « L’histoire qu’on doit apprendre à tous les enfants, c’est un socle com­mun », des réfé­rences com­munes à tous, quels que soient leur milieu social ou les idées poli­tique de leurs parents, de sorte qu’ils « se sentent appar­te­nir à la même com­mu­nauté ». L’école pèche aujourd’hui par un « refus de la trans­mis­sion et de l’incarnation ». « Il y a dans l’enseignement de l’histoire sous une forme incar­née, sous une forme qua­si­ment mythi­fiée, de roman natio­nal (…) le moyen de lut­ter contre les désa­gré­ga­tions, les archi­pels. » Franck Ferrand a lancé un vibrant appel en faveur d’un meilleur res­pect de la liberté d’enseignement des pro­fes­seurs. Il note d’ailleurs avec amer­tume que son suc­cès comme his­to­rien média­tique montre sur­tout que l’école a trop renoncé à ensei­gner et faire aimer l’histoire.

Et Franck Ferrand de conclure : « Je crois beau­coup à la sin­gu­la­rité, le plus bel anti­dote contre ce faux uni­ver­sa­lisme de nivel­le­ment (…). La sin­gu­la­rité passe par la consti­tu­tion par cha­cun de son propre Panthéon, de son propre uni­vers men­tal. » « Lorsque l’histoire est incar­née, lorsqu’elle est riche de sen­sa­tions et d’émotions, elle est la plus belle école de l’imagination, et donc le meilleur ate­lier de la sin­gu­la­rité. »

 

Jean-Robert Pitte 

Le Secrétaire per­pé­tuel consi­dère que la géo­gra­phie est atteinte du même mal de dés­in­car­na­tion que l’histoire. Nombre de géo­graphes font de la géo­gra­phie sans ter­rain, uni­que­ment chif­frée et éco­no­mé­trique, sans atten­tion au réel, et donc sans capa­cité d’intéresser les élèves. Le géo­graphe a plaidé en faveur d’un retour au mariage de la géo­gra­phie et de l’histoire, qui serait le retour à une géo­gra­phie incar­née don­nant aux élèves une connais­sance intime des ter­ri­toires. Ce mariage remonte aux guerres de Religions et à la Fronde, périodes lors de les­quelles a émergé l’« idée qu’on ferait nation non seule­ment sur une volonté sen­ti­men­tale et poli­tique mais aussi sur un socle com­mun de connais­sances » et en par­ti­cu­lier sur une his­toire et une géo­gra­phie par­ta­gées. « La vision modé­li­sa­trice de la géo­gra­phie a donné à pen­ser que cer­taines solu­tions étaient appli­cables à l’humanité entière. » Elle a mis abu­si­ve­ment un signe d’égalité entre mon­dia­li­sa­tion et uni­for­mi­sa­tion. Et Jean-Robert Pitte de conclure que « l’ignorance géo­gra­phique est une arme de des­truc­tion mas­sive ».

 

Souâd Ayada

L’ancienne doyenne de l’inspection géné­rale de phi­lo­so­phie, spé­cia­liste de spi­ri­tua­lité et de phi­lo­so­phie isla­miques, a abordé la ques­tion de l’enseignement du fait reli­gieux et celle de l’enseignement sco­laire de l’arabe.

Réservée à l’égard de l’enseignement du fait reli­gieux, Souâd Ayada consi­dère que l’« on ne peut ensei­gner à l’école que les aspects cultu­rels et civi­li­sa­tion­nels de cer­taines reli­gions ». 

Elle pré­cise que « la manière dont l’islam est appré­hendé (…) dans les manuels sco­laires me semble à plus d’un titre cri­ti­quable ». La pré­si­dente du Conseil supé­rieur des pro­grammes, qui parle dans le cadre du col­loque en son nom propre, pro­pose plu­tôt d’enseigner des élé­ments de la culture de l’islam « en les ancrant dans les dis­ci­plines consti­tuées et consti­tu­tives de l’enseignement sco­laire ». Ainsi, on pour­rait étu­dier en phi­lo­so­phie com­ment Avicenne fut à l’origine de la dis­tinc­tion entre méta­phy­sique et théo­lo­gie. En his­toire, on pour­rait évo­quer la rela­tion res­pec­tueuse et pro­fonde qui unis­sait Napoléon III à l’émir Abd-el Kader. En géo­gra­phie, il serait inté­res­sant d’intégrer les apports de l’explorateur Ibn Battuta ou du scien­ti­fique Al-Biruni. Bref, dans les pro­grammes, nous gagne­rions à mettre en avant des musul­mans qui conci­lient leur appar­te­nance à l’Islam et leur souci de connais­sance et de savoir, de curio­sité pour le monde.

S’agissant de l’enseignement de la langue arabe, dont elle a rap­pelé qu’elle était la langue litur­gique de l’islam, une langue sacra­li­sée, Souâd Ayada a indi­qué que « le pré­sen­tisme a eu rai­son des études clas­siques de l’arabe », que les voca­tions pour l’agrégation ou le Capes d’arabe font cruel­le­ment défaut et qu’on ne trouve plus de pro­fes­seurs d’arabe pour le secon­daire

 

Cédric de Lestrange a fait remar­quer que nous ris­quions de finir par trans­mettre aux enfants non pas un roman, mais un « anti-roman natio­nal » désor­mais, à tra­vers les manuels et pro­grammes actuels. S’agissant de la construc­tion des pro­grammes sco­laires, tout en pré­ci­sant qu’elle s’exprimait en son nom propre et non au nom du Conseil supé­rieur des pro­grammes, Souâd Ayada déplora que la « reven­di­ca­tion des uns et des autres de se retrou­ver dans les pro­grammes fait pas­ser au second plan la réponse aux besoins réels des élèves ». « Les pres­sions sont trop fortes ». En his­toire et en phi­lo­so­phie, en dépit de la volonté d’un ministre, au vu de la manière dont on éla­bore les pro­grammes dans une société démo­cra­tique, il est impos­sible de par­ve­nir à quelque chose de satis­fai­sant et qui résiste à cette demande socié­tale. »

 

Franck Ferrand a déploré que « nous n’entretenions plus rien de ce qui agrège » alors que nous « devons être le plus pos­sible ensemble ». « Si ceux qui doivent déve­lop­per le dis­cours géné­ral ne sont plus capables que d’autocritiques, ce sont des fac­teurs de déca­dence mor­tels. »

 

Le chan­ce­lier Xavier Darcos a conclu la mati­née en sou­li­gnant la variété des points de vue des inter­ve­nants du col­loque, et a rap­pelé la satis­fac­tion de l’Institut de France d’avoir accueilli la Fondation Kairos car cette grande ins­ti­tu­tion fon­dée en 1795 a pour idéal de « cimen­ter la République », ce qui passe lar­ge­ment par l’éducation, au ser­vice de laquelle la Fondation Kairos tra­vaille. Il sou­li­gna que le col­loque se dérou­lait emblé­ma­ti­que­ment dans l’ancien col­lège des Quatre-Nations, qui devait agré­ger de nou­velles pro­vinces à la France par la trans­mis­sion du savoir, et a rap­pelé la phrase de Mirabeau : « La France sans école serait un agré­gat incons­ti­tué de peuples dés­unis. » Il a évo­qué la figure du « petit père Combes », anti­clé­ri­cal notoire, qu’il opposa à la figure plus modé­rée de Waldeck-Rousseau, pour mettre en paral­lèle le contexte de la loi sur le sépa­ra­tisme qui sera pré­sen­tée le 9 décembre pro­chain en conseil des ministres et la loi de sépa­ra­tion de l’Eglise et de l’Etat dont ce sera pré­ci­sé­ment le 115e anni­ver­saire ce même jour.

 

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L’après-midi s’est déroulé autour de deux tables rondes. La pre­mière réunis­sait Cécile Ladjali, ensei­gnante et écri­vain, titu­laire du prix Femina, Murielle Magellan, scé­na­riste et dra­ma­turge, et Yasmine Chelha, étu­diante à Sciences Po, ori­gi­naire de Bobigny, for­mée durant sept ans à l’internat d’excellence de Sourdun. Cette table ronde a mis l’accent sur l’importance de l’exigence sco­laire pour valo­ri­ser les élèves, auquel il faut faire décou­vrir leur poten­tiel. Cette exi­gence est illus­trée par la lec­ture des clas­siques, qui per­mettent d’avoir une langue et une culture com­munes. Yasmine Chelha s’est d’ailleurs dite recon­nais­sante de l’exigence de son inter­nat, qui lui a per­mis de chan­ger son des­tin, chance que ses amis res­tés à l’école publique de sec­teur à Bobigny n’ont pas eue.

 

 

Cécile Ladjali et Murielle Magellan ont pré­senté les « Dialogues », tan­dem d’intervenants d’origines dif­fé­rentes qui témoignent dans les lycées de ban­lieue des ver­tus de la lit­té­ra­ture et de la créa­tion, pour jeter des ponts entre des per­sonnes qui sans cela n’auraient pas su s’apprécier. Pour elles, c’est la créa­tion, la lit­té­ra­ture qui unissent au-delà des dif­fé­rences et c’est par un témoi­gnage intime et pas­sionné qu’elles peuvent convaincre les jeunes. Pour Cécile Ladjali, nous devons « pro­po­ser aux élèves ce qu’ils ne pour­raient pas ren­con­trer sans nous ». Et Murielle Magellan d’ajouter « les mots, c’est le pou­voir ».

Yasmine Chelha, 19 ans, a livré un témoi­gnage qui a édi­fié l’assistance, car elle a démon­tré la réus­site de l’internat d’excellence : un atta­che­ment crois­sant au fil des sept années, un éveil à la culture, la nais­sance d’une ambi­tion pro­fes­sion­nelle et sociale avec les moyens de l’assumer. « A l’internat, l’autocensure n’avait pas sa place. (…) J’ai été à l’école ambi­tieuse. Oui, c’est le meilleur rem­part au sépa­ra­tisme. » « L’internat a fait de moi une femme et une citoyenne. Citoyenne car rede­vable à l’école de la République. »

 

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La jour­née s’est ache­vée par une der­nière table ronde consti­tuée d’Eric Diard, député LR des Bouches-du-Rhône, Kévin Boucaud-Victoire, journaliste-économiste, fin connais­seur de la pen­sée de Jean-Claude Michéa et de George Orwell, et Najwa El-Haïte, doc­teur en droit et adjointe au maire à Evry-Courcouronnes. François Pupponi a été fina­le­ment retenu à l’Assemblée natio­nale au der­nier moment. 

Le député Eric Diard s’est féli­cité de ce que, depuis 2015, les infor­ma­tions sont mieux trans­mises sur les atteintes à la laï­cité à l’école publique, ce qui donne une image plus fidèle et plus inquié­tante. Il invite à déve­lop­per la résis­tance au sépa­ra­tisme en don­nant des armes sup­plé­men­taires à l’Etat et aux maires : accès de cer­tains employeurs publics au fichier des radi­ca­li­sés avant d’embaucher, contrôle des délé­ga­taires de ser­vice public. Il note qu’« il y a une sorte d’entrisme dans les écoles de la part des frères musul­mans ». A une ques­tion de Cédric de Lestrange deman­dant si l’on ne se trom­pait pas de cible en ren­for­çant les contrôles sur les écoles hors contrat, qui ne sont déjà pas du tout hors contrôle, l’auteur de La radi­ca­li­sa­tion au cœur des ser­vices publics (2020), pour­tant favo­rable à l’interdiction de l’école à la mai­son, recon­naît (03.00.49 vidéo de l’après-midi) : « L’envers du décor, si vous faites l’inscription obli­ga­toire dans les écoles à 3 ans et le ren­for­ce­ment du contrôle sur les écoles hors contrat – la plu­part des écoles hors contrat [étant d’ailleurs] res­pec­tueuses des valeurs de la République –, ce sera le déve­lop­pe­ment des écoles clan­des­tines. (…) Il faut quand même que le gou­ver­ne­ment prenne cela en compte. (…) Les gens ne joue­ront pas le jeu ; (…) il faut donc que le ren­sei­gne­ment ter­ri­to­rial puisse réel­le­ment appré­hen­der ces écoles clan­des­tines qui sont le véri­table dan­ger. Ce ne sont pas les écoles hors contrat. Il y en a quelques-unes qui ont posé pro­blème, mais c’est une infime mino­rité. »

 

Kevin Boucaud-Victoire

La crise de l’école est déjà ancienne. Guy Debord déjà poin­tait du doigt la dis­so­lu­tion de la logique. Christopher Lasch dans les années 1970 indi­quait que « l’éducation de masse a fini par abru­tir les pri­vi­lé­giés eux-mêmes ». Pour l’économiste Boucaud-Victoire, qui se décrit comme un anar­chiste conser­va­teur : « L’école a été tuée par l’alliance libérale-libertaire. » Les capi­ta­listes ont voulu en faire un ins­tru­ment ration­nel de pro­duc­tion de main‑d’œuvre. Les liber­taires et péda­go­gistes issus de la culture 1968 ont détruit la culture clas­sique et l’autorité.

Avec quelques allers et retours (notam­ment un retour à la trans­mis­sion sous Pompidou), les gou­ver­ne­ments de droite et de gauche n’ont cessé, de réforme en réforme, de pro­mou­voir une « culture de l’ignorance », qui a détruit l’école et l’a livrée aux sépa­ra­tismes.

 

Najwa El Haïté

Najwa El Haïté, doc­teur en droit, adjointe au maire d’Evry-Courcouronnes, ana­lyse la manière dont s’est affir­mée la crise de l’autorité dans l’école. Elle décrit les atteintes à la laï­cité dès le pri­maire, mais aussi la ségré­ga­tion rési­den­tielle. L’école en ban­lieue (à Evry-Courcouronnes) est sous la pres­sion des eth­nies, de la pau­vreté, de la « paren­ta­lité » défaillante et des autres cultures (Internet), qui ouvrent la voie aux sépa­ra­tismes.

Avec la muni­ci­pa­lité, elle dit avoir tout fait, avec les élus, pour sou­te­nir les enfants et les familles, mais cela n’enraye pas le mou­ve­ment de ghet­toï­sa­tion crois­sante. 

Najwa El Haïté, qui a réussi à faire déman­te­ler plu­sieurs écoles clan­des­tines, pré­cise qu’« il ne s’agit pas de faire le pro­cès des écoles hors contrat. Le véri­table ennemi de la République, c’est les écoles clan­des­tines » (à voir ici). « Soit on les découvre par sur­prise (…). On constate une aug­men­ta­tion des désco­la­ri­sa­tions. On s’est dit, où vont ces enfants ? Est-ce qu’ils vont dans ces écoles clan­des­tines ? Quand on les fait fer­mer, elles vont dans des villes où l’on est moins regar­dant… là où les maires pra­tiquent le clien­té­lisme. » 

Le pro­blème de l’insécurité dans cer­taines écoles publiques a été sou­levé tant par l’assistance que par Najwa El Haïté,qui a indi­qué : « Le tra­fic de drogue dans les écoles… c’est une réa­lité dans cer­tains ter­ri­toires (…). Je com­prends par­fai­te­ment les parents qui sont inquiets et qui ne veulent pas mettre leurs enfants dans ce type d’école où règne une insé­cu­rité fla­grante (à voir ici). Il s’agit de la res­pon­sa­bi­lité de l’Etat (…) de répondre à cette insé­cu­rité. »

Une per­sonne dans l’assistance a sou­li­gné le pro­blème des cer­ti­fi­cats médi­caux de com­plai­sance que se pro­curent faci­le­ment les musul­mans sou­hai­tant désco­la­ri­ser les enfants, et qui entraînent le rem­bour­se­ment du CNED par la Sécurité sociale, alors que bien sou­vent ces enfants ne suivent pas cor­rec­te­ment la sco­la­rité au CNED, sans pour autant être sanc­tion­nés par le rec­to­rat. « Il ne fau­dra plus fer­mer les yeux sur ces méde­cins qui font ces pra­tiques », recon­naît le député Eric Diard.

 

Sur le pro­jet d’interdire l’école à la mai­son

En rai­son de l’actualité, les confé­ren­ciers ont abordé ou répondu à des inter­pel­la­tions de l’assistance sur le pro­jet pré­si­den­tiel d’interdire l’école à la mai­son.

Selon la res­pon­sable de l’enseignement à dis­tance du groupe Hattemer-Legendre, 20 % des parents fai­sant l’école à la mai­son ont fait ce choix pour assu­rer la sécu­rité de leur enfant qui était mena­cée à l’école. 

 

Pour Jean-Pierre Obin, qui a abordé ce point dans la mati­née, il y aura visi­ble­ment un pro­blème consti­tu­tion­nel à inter­dire l’école à la mai­son.

 

Pour Axelle Girard, (vidéo à 2.52.48) direc­trice d’Educ’France, il faut noter que « l’écrasante majo­rité des per­sonnes qui font l’école à la mai­son ou qui sco­la­risent leurs enfants dans les écoles hors contrat res­pectent les valeurs de la République. Et très sou­vent on regarde ces gens, très sou­vent à tort, comme des gens qui ne res­pectent pas les valeurs de la République ». « Parfois c’est le cas, et l’Etat sait bien où aller cher­cher et ne le fait pas. » Mais « à force de dire aux gens, et notam­ment aux jeunes, vous n’êtes pas comme nous, vous ne res­pec­tez pas les lois de la République, vous n’êtes pas dans la République, vous don­nez aux gens l’envie du sépa­ra­tisme et c’est très grave ».

 

Conclusion du col­loque par Anne Coffinier

Anne Coffinier, fon­da­trice de la Fondation Kairos et pré­si­dente de l’association Créer son école-Educ’France, s’est féli­ci­tée de ce que le pro­blème des atteintes isla­mistes au bon fonc­tion­ne­ment de l’école publique soit aujourd’hui clai­re­ment reconnu, ce qui était indé­nia­ble­ment un pro­grès. Des ini­tia­tives concrètes montrent leur effi­ca­cité, comme en a témoi­gné la pre­mière table ronde de l’après-midi avec le tra­vail de l’association « Dialogues » ou le témoi­gnage rela­tif aux inter­nats d’excellence. En revanche, les solu­tions offi­ciel­le­ment à l’étude aujourd’hui par les res­pon­sables poli­tiques semblent éton­nam­ment déca­lées par rap­port aux pro­blèmes. Selon Eric Diard, le pré­sident de la République, mal­gré l’avis opposé du ministre Blanquer, ne vou­drait par exemple pas légi­fé­rer sur la ques­tion pour­tant brû­lante des mères voi­lées accom­pa­gnant les sor­ties sco­laires. Pour contrer le sépa­ra­tisme isla­miste, aucune mesure d’ampleur n’a été annon­cée rela­ti­ve­ment à l’école publique, qui accueille pour­tant 98 % des jeunes musul­mans, les­quels sont, selon Jean-Pierre Obin, les pre­mières vic­times. En revanche, si elle est adop­tée, cette future loi sera la troi­sième en trois ans à por­ter sur l’école libre hors contrat et l’école à la mai­son, qui sont ainsi rien moins que stig­ma­ti­sées. Pour lut­ter contre la péné­tra­tion de l’islamisme dans l’école publique, on pré­ten­drait donc inter­dire l’alternative qu’est l’instruction à domi­cile ou com­pli­quer encore le déve­lop­pe­ment des écoles libres hors contrat ? Le lien logique entre le pro­blème et la solu­tion est dif­fi­cile à trou­ver, et tant le député Diard que l’élue proche de Manuel Valls, Najwa El Haïté, le recon­naissent : l’interdiction de l’école à la mai­son et les res­tric­tions à l’encontre des écoles hors contrat se tra­dui­ront par l’essor méca­nique des formes de sco­la­ri­sa­tion clan­des­tine, donc hors de tout contrôle cette fois. Ce serait le contraire du but recher­ché.

Najwa El Haïté livre fina­le­ment les clés de com­pré­hen­sion de cette curieuse idée. A l’origine de ces mesures res­tric­tives, on trouve le sen­ti­ment de perte de contrôle que res­sentent l’Etat et les élus locaux à l’égard des jeunes tou­jours plus nom­breux qui s’évaporent de l’Education natio­nale sans qu’on sache bien ce qu’ils deviennent. Mais là où la solu­tion relève d’un amal­game mal­heu­reux, selon Anne Coffinier, c’est qu’en inter­di­sant ou en stig­ma­ti­sant comme on le fait actuel­le­ment les formes enca­drées et contrô­lées de liber­tés sco­laires, on ne don­nera aucun outil à la puis­sance publique.

En lieu et place de ces solu­tions aussi injustes que contre­pro­duc­tives, Anne Coffinier rap­pelle qu’« on a un pro­blème d’application de la loi : à savoir ins­pec­ter les lieux connus pour être des écoles clan­des­tines », et bien plus qu’un pro­blème de loi inadap­tée. Elle pro­pose quelques solu­tions concrètes :
- ins­tau­rer des réfé­rents jus­tice dans les écoles hors contrat pour garan­tir à ces der­nières le moyen d’être cer­taines de ne pas recru­ter des per­sonnes fichées S ;
- ins­pec­ter les lieux qu’on soup­çonne d’accueillir des écoles clan­des­tines, et qui sont bien sou­vent connus des ren­sei­gne­ments ter­ri­to­riaux ;
- impli­quer davan­tage le minis­tère de l’Intérieur dans les contrôles visant des écoles ou des familles poten­tiel­le­ment radi­ca­li­sées.

Elle conclut :« La France, la République, les familles ont tous besoin de diver­sité édu­ca­tive. Comme en 1984, nous vou­lons gar­der cette liberté de choix. Aujourd’hui tout le monde est concerné par l’école à la mai­son parce qu’il sait qu’il peut en avoir besoin un jour. C’est trou­blant de devoir se jus­ti­fier pour uti­li­ser une liberté fon­da­men­tale. C’est mal­sain d’avoir à deman­der un cer­ti­fi­cat médi­cal qui va suivre son enfant toute sa vie et demain peut-être être source de stig­ma­ti­sa­tion. Cela infan­ti­lise en outre les parents qu’il s’agit par ailleurs de res­pon­sa­bi­li­ser. C’est contre­pro­duc­tif alors qu’on sait qu’on ne sau­vera l’école que si on crée un lien fort entre les familles et l’institution sco­laire. On a besoin de diver­sité édu­ca­tive. On a besoin aussi d’être moins cris­pés sur cette notion d’institution sco­laire. Oui ! l’école est une ins­ti­tu­tion de la République, mais il y a mille manières d’être un citoyen actif de la République. Et la pre­mière des choses, c’est de rece­voir une ins­truc­tion solide, une maî­trise de la langue effi­cace, et de n’être pas har­celé… La pre­mière des injus­tices, c’est l’inégalité d’une école publique à l’autre, en fonc­tion de la carte sco­laire. Nous avons tous besoin d’une alter­na­tive à l’école publique pour la sti­mu­ler. Souvenons-nous que la liberté sco­laire est vrai­ment au cœur de la res­pon­sa­bi­li­sa­tion des parents sans laquelle on ne fera rien. »

 

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Le pro­chain col­loque de la Fondation Kairos aura lieu à l’Institut de France en décembre 2020 ou en jan­vier 2021 sur l’école dans les zones rurales. 

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