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Selon un sondage Ifop pour la Fondation Kairos, dont « Le Point » publie les résultats en exclusivité, les classes moyennes apparaissent les plus désabusées.
Voilà une preuve de plus de la formidable occasion manquée que représente la version a minima du plan de mixité sociale à l’école présenté la semaine dernière par Pap Ndiaye. Alors que ce projet initialement érigé en priorité absolue par le ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse s’est progressivement vu vider de sa substance, un sondage réalisé par l’Ifop pour la Fondation Kairos révèle que près de 6 Français sur 10 considèrent que l’école ne donne pas les mêmes chances à tous les enfants.
Le constat est particulièrement vrai parmi les classes moyennes supérieures (de 1 900 à 2 500 euros de revenus par mois) et inférieures (de 1 300 à 1 900 euros), puisqu’ils sont 64 % à ne pas y croire, contre 58 % chez les plus riches et 50 % chez les plus pauvres.
Autre chiffre éloquent : 56 % des Français seraient favorables à la suppression de la carte scolaire et la prise en charge totale des frais de scolarité pour les moins favorisés : autrement dit à un système de « vouchers » à l’anglo-saxonne leur permettant notamment d’aller dans le privé. Cette solution est de loin préférée à l’idée de scolariser l’ensemble des Français dans un système unique (25 %) ou d’imposer des quotas contraignant les établissements les plus performants à prendre des élèves de différents niveaux et origines sociales (15 %).
Le mythe de l’école égalitaire
Le mythe de l’école républicaine laïque, gratuite et égalitaire aurait-il vécu ? C’est le point de vue d’Anne Coffinier, diplomate et fondatrice de la Fondation Kairos pour l’innovation éducative – Institut de France, qui est à l’origine de ce sondage. « L’idée d’une école égalitaire est belle, et on a tous envie d’y croire. Mais on voit bien que cela ne fonctionne pas. La publication des indices de position sociale [IPS] en est la dernière preuve. Il serait temps de l’admettre et de s’interroger sur d’autres manières d’instaurer une égalité des chances entre tous les élèves », dit-elle.
Comment ? D’abord en faisant sauter la carte scolaire, qui limite le choix des parents – notamment les plus modestes, mais aussi ceux d’enfants handicapés ou ayant des besoins spécifiques. Ensuite, en créant des dispositifs permettant à l’État de prendre en charge la scolarité des enfants dans un établissement privé, qui est un autre facteur limitant pour les familles. « Au-delà de la volonté d’alerter sur la frustration des familles, on voulait tester ces idées », poursuit-elle, « agréablement surprise » de voir que les Français seraient prêts à jouer le jeu.
Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion et stratégies d’entreprise de l’Ifop qui a conduit cette enquête, et François Dubet, sociologue spécialiste de l’éducation et professeur à l’université Bordeaux-2, donnent quelques éclairages pour le comprendre.
Le Point : Près de 6 Français sur 10 (58 %) considèrent que l’école ne donne pas les mêmes chances à tous. C’est énorme !
Jérôme Fourquet : Notre école est championne des inégalités. Plus qu’ailleurs la position sociale des parents y détermine les parcours scolaires des élèves. Pisa, l’étude de référence en matière d’éducation, le redit à chaque parution. Les classements des collèges et des lycées en fonction des résultats de leurs élèves au brevet et au bac le montrent depuis des années aussi. Le résultat, ce sont toutes les stratégies de contournement des moins bons établissements mises en place par les familles qui en ont les moyens – déménagement, dérogation, fuite vers le privé – et le regroupement de leurs enfants dans les meilleurs collèges ou lycées, pendant que les moins bien lotis sont contraints de rester dans leur établissement de secteur.
Le problème est que ces regroupements accroissent les inégalités, car on le sait : ensemble, les bons élèves sont meilleurs et les moins bons sont moins bons. La publication des indices de position sociale (IPS), ces indicateurs qui permettent de déterminer le profil social des établissements publics et privés, ne permet plus de l’ignorer. Le fait que 4 Français sur 10 y croient encore est presque plus étonnant finalement.
François Dubet : C’est énorme, et c’est une conséquence logique de la massification de l’école. À partir du moment où vous souhaitez amener 80 % d’une classe d’âge au bac, puis jusqu’au master, vous accroissez la compétition entre les élèves. Dans ce contexte, parce qu’ils souhaitent le meilleur pour leur enfant, les parents qui le peuvent vont tout faire pour éviter les établissements les moins bons. En clair, si tout le monde déplore ces inégalités, il n’est pas certain que tout le monde ait réellement envie de les réduire.
Les classes moyennes apparaissent comme les plus désabusées sur ce sujet. Elles sont 64 % à ne plus croire en l’école égalitaire, contre 58 % chez les plus riches et 50 % chez les plus pauvres. Comment l’expliquer ?
F. D. : Il suffit, pour le comprendre, de regarder où chaque catégorie scolarise son enfant. Parce qu’ils vivent dans les centres-villes huppés, où les enfants bénéficient d’un capital culturel élevé et où tout va bien, les classes sociales favorisées peuvent se diriger vers leur établissement de secteur sans trop de risques, quitte à compenser à côté avec des cours du soir, des séjours linguistiques, summer camps, etc.
Dans les catégories les plus modestes, l’école est perçue comme la seule manière de progresser socialement et les gens y accordent une grande importance. Mais parce qu’ils ne sont pas forcément au fait des subtilités de la carte scolaire et ont d’autres chats à fouetter – des difficultés sociales à surmonter, des fins de mois à gérer, etc. –, ils se contentent généralement de scolariser leur enfant dans l’établissement auquel il est rattaché sans se poser de questions.
Les classes moyennes, elles, sont entre le marteau et l’enclume : elles sont parfaitement au courant de ce qu’il faudrait faire pour mettre toutes les chances du côté de leur enfant, mais parce qu’elles se trouvent dans des quartiers mixtes, où les établissements n’ont pas forcément une bonne réputation, elles doivent mettre en place des stratégies de contournement extrêmement compliquées pour scolariser leurs enfants dans un établissement qu’elles jugent valable. Lorsque cela n’est pas possible, elles se tournent vers le privé, au prix parfois de sacrifices financiers considérables. Car à la volonté de progresser dans l’échelle sociale s’ajoute la peur du déclassement.
J. F. : Elles sont d’autant plus désabusées que 1 foyer sur 2 parmi ces classes moyennes reste assujetti à l’impôt sur le revenu. Cela signifie qu’ils contribuent à payer une école publique qu’ils estiment bien souvent défaillante.
Autre surprise : une majorité de Français (56 %) pense que la suppression pure et simple de la carte scolaire et la prise en charge par l’État des frais de scolarité permettraient de faire progresser l’égalité des chances. Autrement dit, ils sont favorables à des aides permettant à tous ceux qui le souhaitent d’aller vers le privé…
J. F. : Le privé a la cote, c’est indéniable. Il y a encore trente ans, l’école privée était synonyme de lieu d’enseignement catholique et attirait une population plutôt de droite. Aujourd’hui, elle est perçue comme un établissement scolaire de qualité, point. Alors que l’école publique affiche une promesse de résultat beaucoup plus aléatoire, le privé se met à intéresser des publics nouveaux.
Ce sont par exemple ces familles modestes musulmanes qui scolarisent leurs enfants dans des lycées privés catholiques, au prix souvent de beaucoup de sacrifices. Ou encore ces familles bobos, dont les parents ont été scolarisés dans le public, votent plutôt à gauche et vivent dans des quartiers mixtes, mais qui finissent par se résoudre la mort dans l’âme à mettre leur enfant dans le privé afin de ne pas grever son avenir.
F. D. : L’intérêt des gens pour le privé sonne comme une réaction à la baisse du niveau général, pointée notamment par de nombreux enseignants mais aussi par les études internationales comme Pisa, Timms ou Pirls. Dans ce paysage, le privé apparaît beaucoup plus stable, le personnel plus investi, les absences moins nombreuses, mieux gérées, les parents plus écoutés. Forcément, les demandes d’inscription explosent. Mais il apparaît peu probable qu’une aide de l’État suffise à changer la sociologie des effectifs.
Le prix moyen de la scolarité dans un lycée privé est de 1 200 euros par an. Ce qui reste accessible à de nombreuses familles. Le vrai problème, c’est, d’une part, que la sélection à l’entrée est faite selon des critères peu transparents et de plus en plus drastiques à mesure que les candidatures se multiplient. Et d’autre part, qu’une dégradation mécanique du niveau dans le public qui risque d’être générée par cette fuite vers le privé. Dans ce contexte, l’idée d’imposer des quotas de boursiers aux établissements privés apparaissait plutôt bonne. Dommage qu’elle ait été retoquée.