« L’inclusion en classe ordinaire doit rester une possibilité, jamais une injonction » / La Croix 

« L’inclusion en classe ordinaire doit rester une possibilité, jamais une injonction » / La Croix 

L’accompagnement en milieu scolaire des enfants handicapés souffre d’un manque structurel de moyens qui provoque de la souffrance chez les élèves, les familles et les enseignants, estime Anne Coffinier, présidente de l’association Créer son école. In fine, le rêve d’une école ouverte à tous produit de l’exclusion. 

À Lyon, des familles dénoncent l’utilisation abusive d’« informations préoccupantes » (IP) par certains personnels éducatifs pour signaler des situations aux services de protection de l’enfance. Derrière ces signalements, le but réel est parfois assumé : pousser à la déscolarisation d’enfants en situation de handicap, faute de moyens suffisants pour les accueillir à l’école, notamment en l’absence d’accompagnants d’élèves en situation de handicap, les AESH. 

Si l’IP n’a évidemment pas vocation à pallier les carences de l’institution scolaire, ce détournement de procédure met en lumière une réalité plus profonde : l’insuffisance structurelle de l’accompagnement scolaire des enfants handicapés et la maltraitance systémique qui en découle. 

Manque de place en instituts médico-éducatifs 

Les enfants concernés sont souvent en grande souffrance scolaire : épuisement, crises, retrait, troubles du comportement. Les aménagements prévus par le projet personnalisé de scolarisation (PPS) sont souvent partiels ou non appliqués, si bien que certains enfants semblent davantage pâtir de la scolarisation en milieu ordinaire qu’en tirer un bénéfice réel. 

La déscolarisation qui peut découler de ces IP pénalise encore davantage les familles. Nombre d’enfants sont scolarisés en école ordinaire faute de places en instituts médico-éducatifs (IME). Leur scolarisation se passe mal parce que l’AESH prévu n’a jamais été recruté ou son intervention s’est faite de manière partielle et sans formation préalable. La situation est explosive, pour les enfants comme pour les enseignants. Selon un sondage du syndicat Snuipp-FSU publié en avril dernier, 60 % des enseignants déclarent souffrir d’une dégradation de leurs conditions de travail liée à l’inclusion scolaire. 

Comment en est-on arrivé là ? Depuis la loi du 11 février 2005, la France a fait le choix de scolariser en milieu ordinaire tous les enfants en situation de handicap lorsque cela est jugé possible, avec l’aide d’un AESH si nécessaire. Ce principe d’inclusion, fortement promu politiquement entre 2017 et 2022 par la secrétaire d’État Sophie Cluzel, a conduit à une augmentation massive du nombre d’élèves concernés : selon la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), le nombre d’enfants handicapés scolarisés en milieu ordinaire a triplé entre 2006 et 2024. En 2024, 4,7 % des élèves des écoles et collèges ordinaires sont en situation de handicap. 

Des enfants livrés à eux-mêmes 

Mais les moyens n’ont pas suivi. La France compte environ 130 000 AESH, tandis que 48 726 enfants sont en attente d’un accompagnement, soit 14 % des élèves concernés (chiffres de la Direction générale de l’enseignement scolaire, octobre 2025). Le pays ne dispose que de 11 000 classes ULIS (unité localisée pour l’inclusion scolaire), alors qu’il compte 47 000 écoles primaires. Pour les enfants les plus lourdement handicapés, les places en établissements spécialisés font cruellement défaut : les 985 IME accueillent environ 75 000 mineurs, mais plus de 10 000 enfants restent sur liste d’attente. Beaucoup se retrouvent ainsi en école ordinaire, avec ou sans ULIS, avec ou sans AESH, ces derniers étant souvent mutualisés, nommés tardivement ou insuffisamment formés. 

Les conséquences sont lourdes : 13 % des enfants handicapés n’ont aucune heure de scolarisation hebdomadaire et 38 % n’en ont que très peu. Quant à ceux qui sont scolarisés, souvent livrés à eux-mêmes, certains subissent harcèlement, surcharge sensorielle ou souffrance liée à des environnements scolaires inadaptés, marqués par des classes surchargées issues d’une logique de rationalisation budgétaire. 

Les enseignants, eux aussi, se trouvent dépassés. Dans des classes de plus de 25 élèves, ils peuvent avoir à gérer plusieurs enfants handicapés, d’autres présentant des troubles dys, de l’attention (TDAH) ou autistiques, ainsi que des élèves allophones ou des mineurs non accompagnés. Faute de formation et de moyens suffisants, ils vivent le sentiment douloureux de ne plus pouvoir remplir leur mission sans sacrifier soit les plus fragiles, soit le collectif. Cette tension permanente engendre une souffrance psychique intense, conduisant nombre d’entre eux à l’épuisement professionnel. 

Un système qui promet beaucoup mais soutient peu 

Il devient urgent de sortir d’une réponse unique à des situations profondément diverses. L’inclusion scolaire ne peut être un dogme lorsqu’elle produit de la souffrance. Une politique plus humaine consisterait à développer davantage d’ULIS, à placer dans ces classes spécialisées des enfants ayant des types de handicaps compatibles et à former des enseignants réellement qualifiés. L’inclusion en classe ordinaire doit rester une possibilité, jamais une injonction. 

Cette situation appelle moins de slogans que de lucidité et de courage collectif. Parents, enseignants, personnels médico-sociaux et pouvoirs publics partagent souvent le même sentiment d’impuissance face à un système qui promet beaucoup mais soutient trop peu. Derrière les statistiques, il y a des enfants qui souffrent, des familles qui s’épuisent, des professionnels qui doutent. 

Repenser l’inclusion, ce n’est pas renoncer à l’idéal d’une école ouverte à tous, c’est au contraire lui redonner un sens concret, fidèle à sa vocation première : protéger les plus fragiles, permettre à chacun d’apprendre selon ses capacités, et préserver le lien de confiance sans lequel aucune communauté éducative ne peut tenir. C’est à cette condition que l’école pourra redevenir un lieu d’apprentissage et d’espérance. 

Par Anne Coffinier, Présidente de Créer son école et fondatrice de la Fondation Kairos pour l’innovation éducative-Institut de France.